Une sensation de vide familière s’installa au creux de l’estomac d’Anne alors qu’elle regardait son mari se diriger à grandes enjambées vers l’étable des chèvres. Ce n’est tout simplement pas l’homme que je pensais avoir épousé, se dit-elle, comme elle l’avait déjà pensé plusieurs fois ces derniers mois. Elle se fit des remontrances en se tournant vers l’évier : « Dire que nous ne sommes mariés que depuis six mois et que tu as des pensées aussi moroses ! »
Pourtant, elle avait l’impression que rien dans leur fréquentation ne l’avait préparée au genre de situation à laquelle elle avait été confrontée une fois de plus ce matin. Tout en lavant la vaisselle du petit déjeuner, elle repassait la scène dans son esprit. Tout ce qu’elle voulait, c’était exprimer ses sentiments. Partager quelques difficultés avec Gabriel. Qu’il sache ce qu’elle ressentait quelquefois.
Pendant qu’ils se fréquentaient, il avait été si attentif. Il semblait savoir très bien écouter. Anne s’était mariée en pensant qu’elle serait mieux comprise que jamais dans sa vie. Elle imaginait une relation d’amour et d’attention ininterrompue.
C’est le lourd travail de fermier qui semblait avoir changé Gabriel. Aujourd’hui, il n’avait souvent ni le temps ni la patience de l’écouter. Ce matin, il avait fait quelques signes de tête péremptoires lorsqu’elle avait tenté de discuter. Anne avait l’impression qu’il se dépêchait de faire les dévotions. Puis, comme d’habitude, il s’était précipité dans la grange.
Oui, elle comprenait que beaucoup de choses réclamaient son attention. Le troupeau de chèvres entrait tout juste en production. De nombreux chevreaux naissaient. De nombreuses nouvelles chèvres devaient être entraînées à la salle de traite.
Mais tout de même, qu’est-ce qui était le plus important pour Gabriel ? Son mariage ou faire de l’argent ?
Anne monta à l’étage pour enfiler des vêtements propres. Quand on travaillait dans une chèvrerie avant le petit déjeuner on devait se rafraîchir avant de partir. Aujourd’hui, les sœurs de la communauté locale se réunissaient pour coudre des duvets pour des sinistrés.
Conduisant prudemment sur les routes rendues glissantes par la pluie, Anne s’arrêta pour prendre Jeanne. Près de dix minutes s’étaient écoulées avant que Jeanne ne s’approchât en souriant du véhicule avec ses deux petits. Après les avoir attachés à l’arrière, elle se glissa sur le siège à côté d’Anne. « Je suis désolée. Nous sommes encore en retard ce matin. Nous avons essayé, mais Louis a vraiment du mal à être à l’heure, s’excuse-t-elle.
— Ce n’est pas grave . » Tout en gardant les yeux sur la route, Anne repensa à ce que Jeanne avait dit. D’une manière très factuelle, elle avait parlé de la faiblesse de son mari, qui n’était pas toujours à l’heure. Aucune trace de rancœur n’était apparue dans sa voix. Le défaut de Louis faisait-elle simplement partie de sa vie, comme l’horloge, l’évier ou tout autre meuble banal ? L’acceptait-elle sans aucune difficulté ?
Anne ne pouvait pas s’empêcher de se dire qu’elle est très heureuse que le manque de ponctualité ne fasse pas partie des défauts de Gabriel.
La salle de couture dans la maison de Janet bourdonnait de voix de femmes, entrecoupées de bavardages d’enfants. La journée allait être intéressante et utile.
Anne n’était cependant pas préparée à la chose qui l’intéressait le plus. Deux ou trois autres cas se présentèrent où elle entendit une sœur mentionner une faiblesse quelconque de son mari. Comme Jeanne, aucune des deux sœurs ne semblait perturbée par cette imperfection. Et dans chaque cas, la femme s’empressait de mentionner une de ses propres faiblesses pour faire contraste avec celles de son mari.
Je me demande, pensa Anne en rentrant chez elle après avoir déposé Jeanne, si une de ces sœurs n’a jamais ressenti la même chose que moi, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas le mari qu’elles pensaient avoir épousé ? Ne sont-elles jamais profondément déçues que leur mari ne se rapproche pas plus de l’idéal qu’il devrait être ?
Deux semaines plus tard, la sœur aînée d’Anne vint lui rendre visite. Une fois les trois petits garçons occupés à jouer avec leurs tracteurs en plastique, Anne et Sylvie s’installèrent pour découper des carrés de tissu en discutant. « As-tu une recette, demanda Anne, pour le ragoût de bœuf et de riz que maman faisait souvent ? Je sais qu’elle l’avait juste en tête, mais je me disais que je devrais l’écrire . »
Sylvie rit. « Non, je n’ai pas de recette. Je fais rarement des ragoûts, si tu te souviens de l’époque où tu travaillais pour moi. Jean n’aime pas les mélanges de nourriture. Il aime les choses simples qui ne le rendent pas perplexe.
— Tu me l’avais peut-être déjà dit, mais j’ai oublié ». Cela a rappelé à Anne la question qu’elle avait récemment souhaité poser à l’une des sœurs. Pourrait-elle la poser à Sylvie ? Est-ce qu’elle comprendrait qu’elle aimait vraiment son mari, mais qu’elle avait des problèmes avec lui ? Finalement, elle commença : « Est-ce que cela te dérange parfois que Jean soit si difficile pour la nourriture ? Ou est-ce que tu le savais déjà avant de vous marier ? »
Sylvie sourit. « Je ne l’aurais pas deviné avant notre mariage. Chaque fois que Jean mangeait avec notre famille, il faisait toujours des commentaires sur le bon repas — et je suis sûre que nous avions souvent des ragoûts. Quant à savoir si son caractère difficile me dérange aujourd’hui, non, pas vraiment. Je suppose que j’ai des défauts plus graves que lui, et il a beaucoup d’indulgence à mon égard . »
Anne soupira. « Tu n’as donc jamais l’impression de ne plus avoir le mari que tu croyais avoir épousé ? »
Sylvie jeta à sa jeune sœur un rapide coup d’œil, mais elle ne dit rien immédiatement. Puis, lentement, elle demanda : « T’ai-je déjà raconté ce que tante Martine m’a dit peu avant mon mariage ? »
Anne chercha dans sa mémoire. « Non, je ne me souviens pas.
— Elle m’a dit que certaines jeunes mariées avaient un problème avec le culte des idoles.
— Le culte des idoles ? répéta Anne, étonnée. Qu’est-ce que cela vient faire dans la conversation ?
— Tu connais les dix commandements. Dieu a dit : “Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi.” On nous apprend souvent qu’il est dangereux d’être plus attaché à d’autres choses ou à d’autres personnes qu’au Seigneur. À l’intérieur de chacun de nous, il y a une place que seul Dieu peut remplir, mais nous sommes vraiment enclins à essayer de remplir cette place avec d’autres choses. C’est une forme de culte des idoles . » Sylvie fit une pause.
Anne continua de découper des carrés, en attendant que sa sœur finisse ses explications.
« Cela peut sembler extrême, mais tante Martine dit que les jeunes femmes qui sont fiancées tombent facilement dans le piège de faire de leur futur mari une idole. Dans leur esprit, elles les imaginent comme des jeunes hommes idéaux qui ne feraient ou ne diraient jamais rien qui puisse blesser leur femme. Sans s’en rendre compte, les jeunes femmes peuvent laisser leur idole prendre la place que seul Dieu devrait avoir dans leur vie, expliqua Sylvie.
« Avec le recul, je sais que j’étais coupable d’un tel état d’esprit, Anne, au moins dans une certaine mesure. Puis nous nous sommes mariés et nous avons vécu ensemble tous les jours. La réalité s’est imposée. Les humains ne sont pas des dieux. Ils ont des défauts. Il est vrai que nous voulons lutter contre le péché et les défauts. Les maris et les femmes peuvent s’aider mutuellement à remporter la victoire sur les faiblesses. Mais cette victoire prend souvent du temps. Et beaucoup d’indulgence aussi. »
Anne posa ses ciseaux. « Peut-être que j’ai aussi été coupable d’attentes irréalistes.
— Il est irréaliste d’attendre d’un simple homme qu’il remplisse la place que seul Dieu peut occuper, dit Sylvie avec fermeté. Nous risquons d’être déçus si nous le faisons. Les idoles s’effondrent. Les hommes — et les femmes — ont des défauts. Tu ne penses pas qu’une femme est dure avec son mari si elle a des attentes aussi irréalistes ?
— Oui, je le vois bien maintenant, reconnut Anne.
— Nous devons renoncer à ces attentes et laisser nos maris être des hommes, et non Dieu. Alors tout le monde pourra se détendre et nous pourrons avoir des relations correctes avec nos maris et avec Dieu, conclut Sylvie.
— Tu m’as fait comprendre que j’avais beaucoup à apprendre », lui dit Anne avec un sourire penaud.
~ Anonyme
Depuis Lumière du monde #85